Cap sur l'Avenir - Prix et valorisation : le dessous des cartes
- Aude Latouche, Fondatrice AL Corporate Advice
- il y a 1 jour
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 16 heures
8,3x l’EBITDA. 5,25x pour les PME françaises. Ces chiffres ne doivent pas être subis ; ils doivent être lus. Avec méthode, et non avec inquiétude.

8,3x l’EBITDA pour le mid-market européen au T4 2025. 5,25x en moyenne pour le marché français des PME au S2 2025.
Lus sans contexte, ces chiffres peuvent nourrir un sentiment de déclassement. Remis en perspective, ils racontent une tout autre histoire : non celle d’un marché en crise, mais celle d’un marché plus sélectif, plus segmenté, plus exigeant.
Autrement dit, le marché n’a pas disparu. Il a simplement cessé d’être indulgent.
Premier piège : comparer des chiffres qui ne parlent pas du même monde
L’Argos Index mesure des opérations majoritaires sur des sociétés non cotées du mid-market de la zone euro, pour des transactions comprises entre 15 et 500 millions d’euros de valeur des fonds propres.Le rapport Dealsuite observe, lui, le marché français des entreprises dont le chiffre d’affaires se situe entre 1 et 200 millions d’euros.
Ces deux indicateurs sont utiles. Aucun ne suffit, à lui seul, à dire la valeur d’une entreprise.
Pourquoi ? Parce qu’ils ne décrivent ni le même terrain de jeu, ni les mêmes acteurs, ni les mêmes logiques de transaction. Comparer ces multiples sans précaution, c’est superposer deux cartes qui n’ont ni la même échelle ni le même relief.
Deuxième piège : l’aversion à la perte
Beaucoup de dirigeants gardent en tête les multiples de 2021 comme s’ils constituaient une norme. En réalité, ils relevaient davantage d’un sommet que d’un standard.
Ce pic s’expliquait par un contexte très particulier : des taux proches de zéro, des liquidités abondantes et une concurrence intense entre investisseurs. Il a marqué les esprits. Il ne doit pas déformer les repères.
Sur ce point, un rappel s’impose : plus de 80 % des valeurs de l’Argos Index depuis 2004 se situent entre 6,6x et 10,3x, pour une moyenne historique de 8,8x. Avec 8,3x au T4 2025, nous sommes dans cette bande historique. Il faut donc replacer ce chiffre dans sa juste perspective. Un marché plus discipliné n’est pas un marché affaibli ; c’est un marché plus sélectif, dans lequel tout ne se paie plus au même prix.
Troisième piège : croire que le marché décide de tout
Les multiples publiés donnent une température. Ils ne rendent pas un verdict.
Dans la pratique, la qualité intrinsèque du dossier continue de peser lourdement : la lisibilité des comptes, la récurrence des revenus, l’autonomie de l’équipe managériale, la concentration clients, la qualité des contrats, la robustesse du reporting, la crédibilité du projet de l’acquéreur.
Le multiple de marché est un climat ; il n’est pas votre destin.
Deux entreprises d’un même secteur, de taille comparable et affichant le même résultat n’entrent pas avec les mêmes armes en négociation.
L’une arrive avec une equity story claire, des chiffres propres, des risques identifiés et traités.
L’autre présente un récit séduisant au premier abord, mais des données à reconstituer, des angles morts, des délais qui s’allongent et une confiance qui s’effrite.
Dans ce type de situation, l’écart de prix ne naît pas seulement du marché. Il naît aussi — et parfois surtout — de la préparation, de la cohérence du dossier et de la qualité des échanges.
Évaluation ne veut pas dire prix
C’est sans doute la confusion la plus fréquente.
L’évaluation vise à construire une fourchette argumentée à partir de méthodes reconnues : multiples de marché, flux de trésorerie actualisés, approche patrimoniale.
Le prix, lui, se forme dans une rencontre — et parfois dans un rapport de force — entre des attentes, des contraintes, un calendrier, une structuration d’opération et l’appétit réel de la contrepartie.
C’est la raison pour laquelle un dirigeant peut juger une valorisation intellectuellement cohérente et, dans le même temps, considérer une offre comme insatisfaisante.
Le prix facial ne dit pas tout. Il faut regarder la mécanique complète : part versée au closing, earn-out, garanties, clauses d’ajustement, gouvernance post-opération, calendrier, conditions suspensives.
Une offre peut sembler belle sur le papier et décevoir dans la réalité.
À l’inverse, une offre moins spectaculaire peut s’avérer, une fois structurée, plus sûre, plus liquide et plus conforme aux intérêts du dirigeant.
La vraie question n’est pas théorique
Ce que j’observe, année après année, est simple.
Les dirigeants qui traversent le mieux ces phases ne sont pas toujours ceux qui obtiennent le multiple affiché le plus flatteur. Ce sont ceux qui entrent dans le processus avec suffisamment de hauteur de vue et de clarté pour arbitrer.
Quel est le vrai prix minimum acceptable ?
Quel calendrier est réaliste et tenable ?
Quel rôle souhaite-t-on — ou non — conserver après l’opération ?
Quel niveau de risque est réellement supportable ?
C’est là que commence la sérénité.
Et, souvent, c’est là aussi que commence la bonne décision.
La question de départ est souvent : « Combien vaut mon entreprise dans l’absolu ? ».
La question utile, dans un processus de cession, est plutôt : « Dans le marché qui est le nôtre, avec la réalité de mon entreprise, qu’est-ce qui est défendable, négociable, acceptable ? ».
La nuance est fine. Elle change pourtant tout.
La valeur ne se devine pas.
Elle ne se décrète pas non plus à partir d’un multiple aperçu dans une étude ou entendu au détour d’un dîner.
La valeur se construit, se documente et se défend.
Et, en matière de cession, ceux qui confondent thermomètre et trajectoire prennent souvent le risque de mal lire le moment. Or, dans une opération, mal lire le moment, c’est parfois mal choisir le prix — et presque toujours mal choisir les conditions.
* * *
Dans le prochain épisode de notre série « Cap sur l’Avenir », je continuerai à partager avec vous les pratiques qui me semblent essentielles pour mener à bien vos opérations de cessions, acquisitions, et transitions stratégiques. Restez à bord, l’odyssée continue !
AL Corporate Advice est un cabinet de conseil en cession-acquisition dédié aux entreprises patrimoniales. Nous allions expertise d'affaires et techniques d'accompagnement pour répondre aux besoins de l'entreprise et de ses actionnaires-dirigeants au delà de l'opération envisagée. Nous mettons l'accent sur l'usage de méthodologies agissant sur de multiples dynamiques (stratégie, finance, accompagnement des dirigeants) et ce, dans un unique objectif : offrir aux actionnaires-dirigeants les moyens de réaliser leur vision entrepreneuriale. Echanger avec vous, nourrir votre réflexion et trouver des solutions sont nos leitmotiv au quotidien.
Copyright Aude Latouche




Commentaires